Einbildungskraft
et les pléromancien·nes de l’ALTERMUNDI
ALTERMUNDI est une œuvre performative développée par le collectif Projet Alterdogs,formé des artistes en danse Claire Pearl et Léonie Bélanger. Elle est présentée en extérieur pour la première fois à la Place de la Paix, au centre-ville de Montréal, lors de deux soirées de quatre heures pour le OFFTA 2024.La performance est le résultat d’une démarche entamée il y a près de deux ans avec le concepteur sonore Arthur Champagne pour les pièces L’Absolu est absurde (2022), Égo et Cheval : acte 2 (2023) et Corps.Route.Ride (2023).
Suivant le projet depuis sa genèse, j’ai souvent envie de cartographier les profondeurs sondées par Alterdogs au fil de ses nombreux périples… mais pour ça, elles auraient besoin d’un archiviste à temps plein! Je me contenterai donc d’essayer d’expliquer, dans ce court essai, ce que je ressens chaque fois que je fais face à l’ALTERMUNDI, informé par ma lecture incidentielle de Pleromatica (2023) du physicien et philosophe argentin Gabriel Catren.
Avant d’engager cette lecture, pré-caution :
Dans le contenu et dans la forme, c’est un texte qui essaye de transmettre l'expérience vraiment-très-polysémique d’ ALTERMUNDI. Mais le résultat reflète aussi ma propre pratique artistique : patenté, embrouillaminé, un peu chambranlant. Malgré quelques passages proches de la philo, le tout se veut plus poétique qu’académique.
Bref, j’ai geeké. C’est correct (et suggéré) de se perdre.
Pour une accéder à une version plus lisible, un pdf sans traitement visuel existe ici ! ︎︎︎︎
Quelque part en ville, dans un parc bétonné, deux performeuses sont affairées...
À quoi exactement ?
L’expression de leurs iris est filtrée par des lentilles de contact noires. Elles oscillent entre des états méditatifs et explosifs, chuchotent, jappent, chantonnent, crient. Autour d’elles, deux artistes assemblent à leur gré des décors et costumes recyclés : guidon de vélo, casque d’escrime, chaps de cuir noir, vieux pneu, main de Freddy Krueger en caoutchouc, sac de sable… le registre est large. L’opération est supervisée par un patchwork acoustique travaillé en direct par un concepteur sonore attentif à chaque action des interprètes.
La proposition est risquée. Les artistes jouent si sérieusement qu’à première vue, le cercle magique peut sembler impénétrable (sauf aux quelques mouettes qui le tranchent ponctuellement d’un coup d’aile).
***
Le public varié rôde et se renouvelle périodiquement. Plusieurs personnes s'arrêtent à l’improviste, le temps de vider leur café ou de capturer une courte vidéo de leur début de soirée atypique. Une bonne partie de l’auditoire, qui débarque in media res au cours des quatre heures, est confronté à ALTERMUNDI sans mise en garde, sans être nécéssairement initié aux "codes” de la performance contemporaine*aussi nébuleux, flexibles et situés soient-ils...
. Compte tenu de ce contexte, le respect du décorum me surprend. Plus que d’habitude, un coup d'œil vers le public révèle un catalogue iridescent des subjectivités humaines : les regards sont engagés, perdus, hypnotisés, dépassés, indifférents, amusés, méprisants, absents; vivants. Un jeune enfant, assis sur une des rambardes de granite qui bordent l’ALTERMUNDI ne cède pas à la pression de ses frères aînés qui supplient leur père de partir. Quelque chose le captive.
Après quelques minutes de suspension distraite, mon regard s’accorde aussi, et, comme lui, je passe la porte d’Elseneur.
admettons, pour un temps, qu'ils existent

Mécaniques ondulatoires de l’ALTERMUNDI
Le moteur principal du travail de Projet Alterdogs est l’exploration de l'altérité par l’imagination. Durant la performance, deux avatars - CLAIR (Claire Pearl) et LEO (Léonie Bélanger) - voyagent à travers trois univers distincts : Le Désert (Post-apo mystique), Le Village (Space-western) et La Piste (Formule 1).
Cartes postales de l’ALTERMUNDI, par l’artiste Fanny Bélanger-Poulin
(le Desert, le Village et la Piste)
(le Desert, le Village et la Piste)
La structure de l'œuvre est assez claire. Généralement, au cours de la performance, les mondes se manifestent successivement et séparément: on reste entre 10 et 25 minutes dans l’un d’eux avant de passer au suivant. Les transitions sont rarement instantanées, se présentant plutôt à la manière de changements progressifs de fréquences radiophoniques. Ces moments liminaires sont caractérisés par un retour au neutre (drones ambiants, vidage de la scène, restauration de l’état initial des costumes, tendance à l’immobilité).
Le public est témoin du passage entre les mondes - du bruit blanc entre deux postes de radio.
Au sein des univers, les spectres archétypaux qui possèdent ponctuellement CLAIR et LÉO, semblent aussi agir à l’intérieur d’un paradigme ondulatoire. Toutes les entités qui peuplent et constituent l’ALTERMUNDI émettent leur onde radio dans le Parc de la Paix. Elles sont invoquées dans le corps des avatars et dans l’espace de la scène lorsque leurs fréquences s’accordent, mais peuvent être expulsées aussitôt par les interférences destructives d’une autre entité.
Ces mécaniques font en sorte que l’ALTERMUNDI est en formation (et en destruction) constante. Les règles du jeu, bien qu’elles soient souvent respectées, ne sont jamais absolues. La suggestion laisse toujours place à l’émergence.
C’est, pour moi, l’une des clés qui explique l’expérience si particulière qu’offre Projet Alterdogs.

En effet, le concept de
tuning*
Le concept français d’«accord» ne communique pas aussi clairement son rapport à la fréquence radiophonique.
s’applique aussi à l’expérience du public : - Tuned in : les détails microscopiques des mondes (les mots soufflés, les regards qui se croisent presque, les corps qui respirent) tout comme les moments percutants (les courses folles, la coalescence des univers en scènes théâtrales, les provocations chaotiques) résonnent et captivent.
- Tuned out : entre deux fréquences résonnantes, les moments liminaires d’attente hors du bain (suspendu avant le plongeon) durant lesquels la frénésie environnante est floutée en un bokeh hypnagogique, permettent de prendre du recul, de somnoler un peu.
Au cours des 4 heures de performance, cette constante oscillation de fréquence, entre l’attention et l'inattention, fait respirer ALTERMUNDI. Le Parc de la Paix est le foyer de son jeu existentiel.
[Le jeu de rôle,
le jeu des facultés*
Kant...
, le jeu de ficelle*
Haraway...
, le jeu de l'acteur ou du musicien, le jeu de langage*
->Wittgenstein...
, le jeu du hasard*
->Un coup de dés...
, le jeu métacommunicatif des loutres*
->Bateson...
, le jeu gravitationnel de la balançoire, le jeu de la lumière et des vagues*
->Gadamer...
, etc.](«To exist is to tune in [and out] while breathing in a state of pneumatic suspension.* G. Catren, Pleromatica, or Elsinore’s Trance, tr. T. Murphy, (Urbanomic/Sequence : Windsor/New-York, 2023), 467.»)


Pléromancie
Ma description de l’expérience du tuning fait arbitrairement état d’un rapport de séparation très strict entre les performeur·euses et les spectateur·ices. Il est vrai que la structure de la scène (un grand espace d’environ 200 mètres carrés) et la disposition quadri-frontale du public exacerbe la distance : les jappements des performeuses arrivent à nos oreilles atténuées, comme si une vitre invisible nous séparait.
Pourtant l’ALTERMUNDI n’est pas, pour moi, un monde parallèle.
Si les performeur·euses projettent le monde mentalement et en font l’expérience interne, ce n’est pas pour autant qu’il demeure imperméable au nôtre.
Le collectif a inventé des univers entiers (des histoires, des personnages, des lieux…) avec lesquels il s’efforce d'interagir durant la performance. Pour ce faire, l’outil commun aux cinq worldbuilders de l’ALTERMUNDI (Léonie Bélanger, Claire Pearl, Arthur Champagne, Laura Borello-Bellemare et Pénélope Dulude-de Broin) est leur imagination - c’est à dire, leur capacité à se représenter et à explorer des mondes matériellement inexistant. Pour faciliter ce travail sont fixés des référents communs. Les cartes des trois univers sont clairement graphiées, leur permettant de les naviguer de manière lucide.
Cependant, le public n’a pas accès aux mêmes représentations mentales et ne possède pas les mêmes codes. Chaque spectateur·ice perçoit l’ALTERMUNDI à la manière d’un spectre chez un·e médium. Comme s’il s’agissait d’une séance de divination, les cinq worldbuilders matérialisent quelques bribes du Désert, du Village et de la Piste à travers la voix, le mouvement, les constructions sculpturales, les costumes et le son.
Si la nécromancie manifeste la conscience des morts, la pléromancie, quant à elle, ouvre une brèche temporaire vers :
quelque partie inaccessible du plérôme.*
« Plérôme », entendu dans le sens Catrenien, désigne spécifiquement le tout indifférencié, fondamentalement inaccessible en sa totalité qu’est l’univers objectif - c’est l’immanence divine spinozienne. La connotation religieuse n’est pas nécessaire ici : il s’agit simplement de comprendre le plérôme comme ensemble de tout ce qui existe, s’étendant au-delà des limites de notre système perceptif et sémiotique (umwelt).

Afin de reformuler le tout plus simplement, on pourrait dire que la pléromancie, tâche première des worldbuilders de l’ALTERMUNDI, est ouverture à des mondes qui n’existent pas encore pour nous.
Mais, tout comme la voix du spectre n’est entendue qu’à travers le timbre du médium, on ne perçoit l’ALTERMUNDI que dans les gestes des worldbuilders. La question devient alors : à quoi bon accéder si partiellement à ces mondes fictifs ? En effet, les médiums littéraires, théâtraux, cinématographiques et vidéoludiques peuvent sembler mieux adaptés à la dépiction d’univers imaginaires. La représentation narrative n’aurait-elle pas permis une exploration plus profonde? Une lecture plus limpide ? Une pléromancie plus virtuose de l’ALTERMUNDI ?
Bien que ma réponse à ces questions soit négative et sans équivoque, depuis que je porte attention à la démarche du collectif, elles me trottent dans la tête. La richesse de leur travail est intuitivement incontestable - mais comment l’expliquer ?

Selon leur propre formulation, Alterdogs «
ne cherche pas à raconter mais à évoquer*
Claire Pearl et Léonie Bélanger, « Cinq questions à Claire Pearl et Léonie Bélanger, chorégraphes et danseuses », Revue Jeu, 2024. https://revuejeu.org/2024/05/30/cinq-questions-a-claire-pearl-et-leonie-belanger-choregraphes-et-danseuses/
».
C’est peut-être quelque part ici que se cache la réponse à ma question ? Pour clarifier ma pensée, j’emprunte, dans la section suivante, un petit détour étymologique vers la notion d’Einbildungskraft, un terme allemand qui exprime le concept d’« imagination » de manière toute particulière.
- D’abord, une double connotation rappelle immédiatement l'oscillation respiratoire entrevue plus tôt. Depuis Kant, le terme dénote le fait que : l’imagination performe la respiration synthétique entre la réception des informations de l’environnement et l’expression spontanée de l’intériorité subjective.*Catren, op cit., 310. Pour le détail des définitions kantiennes, voir S. Matherne, Imagination (Einbildung, Einbildungskraft) and Image (Bild) Entries, dans Kant Lexicon, ed. Julian Wuerth, (Cambridge University Press).
Ces deux processus sont interreliés et font partie intégrante du concept d’« Einbildungskraft ». Le terme allemand, pris dans son acception kantienne, accuse donc l’oscillation existentielle propre à l’imagination. Reformulé avec le vocabulaire du worldbuilding, l’Einbildungskraft permet :
- Inside-out : de laisser l’environnement se révéler, par lui-même, à la perception (les performeur·euses découvrent passivement le monde selon ce qui se présente devant leurs yeux). C’est ici qu’émergent spontanément tous les éléments (souvent récupérés de la culture populaire et de la vie quotidienne) retrouvés dans l’ALTERMUNDI.
- Outside-in : de créer de nouvelles formes et représentations par imagination active (les performeur·euses modifient activement le monde selon des impulsions volontaires). C’est ici que sont codifiées les règles toujours brisables de l’ALTERMUNDI (disposition des lieux, processus de transition d’univers, cristallisation des caractéristique des archétypes, etc.)
Informé par les subtilités de ce terme, l’outil principal des wordbuilders est mis en évidence : leur imagination permet à la fois de percevoir et de construire l’ALTERMUNDI, de l’intérieur comme de l’extérieur.
2. « Kraft » souligne l’agentivité. L’imagination est une kraft : une force, une puissance. Suivant Catren, «
[Einbildungskraft] has the power to […] orient the psyche, [...] provoking the formation of new mental images … [and] mutations of the transcendental structure of the subject of experience.* Catren, op cit., 314.
». L’Einbildungskraft est la puissance de la formation d’images mentales permettant de modifier mentalement sa propre perception du monde. Ici, ce qu’on retient du terme est sa portée transformative : Le terme allemand accuse étymologiquement le pouvoir de l’imagination sur la perspective subjective.
Il est toutefois possible de critiquer la possibilité d’une imagination transformatrice de la même manière qu’on peut remettre en question la possibilité même d’une empathie totale. Comment embrasser totalement l’émotion de l’Autre alors qu’il est impossible de se débarasser de nos biais ?
L’imagination serait-elle, de la même manière, insuffisamment transformatrice puisque toujours limitée par expérience personnelle de cellui qui imagine ?
Bref, si l’imagination est toujours enfermée dans les limites du soi, comment peut-elle espérer donner accès à l’Autre ?
Trans-subjectivité
Il est vrai que l’imagination n’efface jamais les biais de la personne qui imagine : impossible de défausser notre
structure transcendentale* Traduction libre de « transcendental frame », terme privilégié par Catren.
d'un seul coup* À l’exception de la mort qui offre peut-être, à elle seule, cette possibilité de réinitialiser totalement et immédiatement une structure transcendentale...
. Mais les limites du soi n’existent que ponctuellement. Elles sont plastiques, chaque seconde remodelée par le monde, à la fois évanouissantes et implosives. L’objectif pléromancique n’est pas de s’effacer dans l’Autre mais de muter sa perspective grâce à celle de l’Autre.
Or, c’est justement ici que la pratique collective devient primordiale - ici que l’improvisation performative dépasse les possibilités représentationnelles et narratives de la littérature, du théâtre, du cinéma ou du jeu vidéo. Pour moi,
ALTERMUNDI ouvre une faille vers l'alterité, vers la rencontre d’autres « types transcendantaux », pour reprendre le terme de Catren. Quasi-religieuse dans sa systématicité rituelle, sans trace dogmatique, la performance d’Alterdogs est une lente procession, un pèlerinage trans-subjectif vers le Grand Dehors. Le damier de béton du Parc de la Paix permet de marquer les coordonnées exactes d’un pentacle qui perce la bulle umweltique englobant l’auditoire.

Je m’explique en rappelant la citation d’Alterdogs : il ne s’agit pas de raconter, mais d’évoquer.
Un ALTERMUNDI écrit ou conté se plierait à la structure du système linguistique qui le dévoile. Cette œuvre hypothétique construirait son monde intersubjectivement, d’un commun accord médiatisé par la langue. Ce serait aussi le cas d’un récit improvisé, construit en direct par plusieurs narrateur·ices.
Or, la performance présentée au Parc de la Paix choisit d’évoquer plutôt que de narrer. Suivant
le sens occulte du terme, par évocation* J’ai été surpris d’apprendre qu’ « évocation », terme qu’on utilise couramment pour parler simplement d’allusion ou d’impression subjective, a un sens magique, proche de l’invocation et de la conjuration. L’évocation est la convocation magique d’une apparition. Voir : n’importe quel dictionnaire !
, l'œuvre fait magiquement (ou plutôt, pléromanciquement) apparaître l’ALTERMUNDI dans les consciences de chacun·e. Dépouillé de la rigidité structurelle de la langue, l’ALTERMUNDI se montre kaléidoscopiquement. Un même moment peut apparaître aux différent·es pléromancien·nes comme une lecture de carte, un échange de roches ou un rituel hermétique.Impossible de trancher : toutes ces apparitions sont exactes et forment trans-subjectivement l’univers. L'autorité n’est jamais cristallisée. L’Einbildungskraft (imagination) de chaque worldbuilder est une maille essentielle du tissu formant la réalité de l'œuvre.
C’est la flexibilité propre au médium de la performance qui permet la manifestation vivante de cette imagination de groupe. Dans l’action il n’y a d’autre vérité que son effet et, dans l’ALTERMUNDI, tout agit. En ce sens, l’imagination devient
praxis* ((dans le sens aristotélicien/ grec ancien plus que marxien du terme))
: c’est en même temps le moyen et la fin d’Alterdogs. Ce qui est important et vrai pour chacun·e apparaît et alimente l’agitation incessante de l'univers.Cette forme d’imagination collective et réactive (toujours ouverte à l’imprévu) est intarissable. Elle fait d’ALTERMUNDI une œuvre dont je ne peux me lasser.
Pour résumer l’analyse effectuée ici, trois clés m’ont permis de faire sens de mes expériences de l’ALTERMUNDI. Comparant l'œuvre de Projet Alterdogs aux trois tâches de
l'hérésiarque catrenien.* Catren, op cit., 406.
: « linking together …- « (a) a religation with the impersonal flow of the intra-divine life » = l’oscillation existentielle de la performance
- « (b) the affirmation of one’s own determination and self-positing autonomy » = l’Einbildungskraft des pléromancien·nes
- «(c) the placing of this singular being-there into the service of the holobionic tribes. » = la praxis infinie de l’imagination trans-subjective
***
Même si leur démarche est centrée sur l’exploration, Alterdogs ne vise pas la conquête de l’espace. ALTERMUNDI résiste à l’impulsion extractiviste, colonialiste et l’anthropocentriste qui s’exprime souvent en science-fiction.
Leurs mondes se construisent et se détruisent frénétiquement sous nos yeux. Des rapports de pouvoir inégaux émergent entre les entités : les personnages se dominent et les objets finissent en tas. Pourtant, et
Dans sa fragilité, la démarche d’Alterdogs évite intuitivement le piège du réalisme capitaliste. Leurs altercations provoquent, elles bousculent. Le risque inhérent à la pléromancie est fermement opposé à la nostalgisation de quelques futurs perdus. Même dans ses moments les plus somnifères et contemplatifs, ALTERMUNDI (s’)ouvre énergiquement à l’Autre.
L’oeuvre répond, en passant par la ruelle, aux aspirations transhumanistes des esthétiques spéculatives sans tomber dans un
Leurs mondes se construisent et se détruisent frénétiquement sous nos yeux. Des rapports de pouvoir inégaux émergent entre les entités : les personnages se dominent et les objets finissent en tas. Pourtant, et
contre toute attente dans mon cas* J’ai tendance (fâcheuse) à préférer les expériences artistiques mélancoliques. Voir, Hantises : « Palimpsestes ».
, la performance ne m’a jamais semblé mélancolique. Au contraire, elle est toujours restée énergisante, abondante, florissante, souvent très drôle, par moment presque extatique. Dans sa fragilité, la démarche d’Alterdogs évite intuitivement le piège du réalisme capitaliste. Leurs altercations provoquent, elles bousculent. Le risque inhérent à la pléromancie est fermement opposé à la nostalgisation de quelques futurs perdus. Même dans ses moments les plus somnifères et contemplatifs, ALTERMUNDI (s’)ouvre énergiquement à l’Autre.
L’oeuvre répond, en passant par la ruelle, aux aspirations transhumanistes des esthétiques spéculatives sans tomber dans un
éclectisme plat et pacificateur* Tendance problématisée dans l’introduction de R. Mackay, L. Pendrell, et J. Trafford [ed], Speculative Aesthetics, (Urbanomic : Falmouth, 2014).
. Elle décentre l’humain en le gardant au creux de ses poumons. C’est une œuvre, « …dans laquelle nous nous assurons seulement du plus proche et du plus lointain, mais jamais de l'un sans l'autre* W. Benjamin, Rue à sens unique, tr. A.L. Marx, (Allia : Paris, 2023), 118.
». ***
Avec L’absolu est absurde (2021), Projet Alterdogs amorçait son immersion dans l’ALTERMUNDI. Explorant Le Désert, Claire Pearl et Léonie Bélanger incarnaient alors plusieurs archétypes en compétition dans un paysage post-apocalyptique. Plus sombre dans son ton, leur œuvre semblait parfois dire : « Absolue est l’absurdité ! ».
Dans ALTERMUNDI, la provocation du titre de leur première œuvre a vite fait d’être retournée. L’absolu semble certes absurde, impensable, irrationnel quand, le zieutant à distance, il forme un ciel incommensurable. Mais, confronté à la pléromancie oscillatoire et transubjective d’Alterdogs, l’horizon s’effrite tranquillement.
Le ciel tombe en miettes et découvre les cieux.
